Espace pédagogique

Une feuille verte sur une feuille blanche

Quand la représentation compose avec le réel

 

Le contexte de la leçon

Cette ressource pensée et réalisée dans le cadre des programmes précédents peut être adaptée pour aborder les questions des programmes de cycle 3 et 4 en collège.

La leçon a pour point de départ une œuvre de Le Caravage, " Corbeille de fruits ", vers 1597, huile sur toile, 31x47 cm, pinacothèque Ambrosienne, Milan.
Sa description et son analyse aboutissent à une synthèse permettant de dégager une problématique de cours.

Ci-dessous, accédez aux différentes étapes de la préparation de cours de l'enseignante.
Observation - Description de l'œuvre

Ce que je vois, ce que je reconnais

Une nature morte, des fruits cueillis placés dans une corbeille d'osier, occupe l'espace pictural. C'est l'unique sujet du tableau.
La corbeille est posée sur ce qui semble être le rebord d'une table et se détache sur un fond jaune clair qui rappelle un mur passé à la chaux. Le fond est uniforme et l'ensemble baigne dans la lumière.
Les couleurs sont à la fois sobres et lumineuses. Notre oeil est attiré par le rouge de la pomme et donc par la marque laissée par un ver dans le fruit.
A côté de la pomme, on peut aussi voir des raisins et des figues, une poire, une pêche ainsi qu'un citron. Leurs feuilles sont harmonieusement réparties tout autour et créent un mouvement irrégulier.
Cette nature morte, à première vue, semble n'être qu'un assemblage aléatoire ne visant que l'illusion ou le trompe l'oeil.
Les rameaux en osier de la corbeille sont tressés avec précision. La peau de la poire est épaisse et ferme. Les grains de raisins sont tendres, lumineux et transparents.
Le peintre a poussé le réalisme jusqu'à l'extrême en représentant les taches sur les fruits, la pomme piquée par un ver et les feuilles fanées, plissées, recroquevillées.
Pourtant, certains éléments ne sont pas traités d'une manière aussi réaliste, notamment les feuilles sur la droite ou le bord de la table.
Ainsi, les grandes feuilles sombres se détachent sur le mur clair comme des ombres chinoises et la corbeille ne semble pas posée sur le rebord mal peint d'une table mais plutôt sur un simple trait de peinture brune. Quant au fond, il n'est perturbé par aucune ombre portée.
Il semble donc que ce tableau ne soit pas simplement la représentation réaliste d'un assemblage fortuit de fruits dans une corbeille et que cette oeuvre soit plus ambiguë qu'il n'y paraît.
 
Analyse - Interprétation

Ce que je sais, ce que je comprends

Dès l'antiquité, les peintres ont cherché représenter la réalité de la manière la plus fidèle possible, notamment sous forme de décors en trompe-l'oeil. Pline l'Ancien (23-79) dans un de ses ouvrages d'histoire naturelle (livre XXXV) nous raconte la rivalité entre Zeuxis et Parrhasios pour reproduire la réalité et tromper l'oeil puisque l'on voit ce qui n'est pas.
Le trompe-l'oeil, preuve du savoir faire technique du peintre, nous amène aussi à une réflexion morale sur la crédulité et ses conséquences. Il ne faut pas se fier aux apparences à jamais mensongères.
La nature morte, consacrée à la représentation d'objets inanimés, est un des genres les plus en vogue dans la peinture du XVIIe siècle. Le trompe-l'oeil constitue une part importante de son répertoire.
Au tout début du XVIIe siècle, apparaissent aussi des peintures d'un nouveau genre: les vanités (en rapport avec l'adjectif vain, qualifiant ce qui est vide et illusoire).
La leçon du trompe-l'oeil est claire et les natures mortes de vanités la répètent pendant tout le XVIIe siècle. Se fier aux apparences ne peut que relever de la futilité. Il ne faut pas se laisser abuser et manquer de discernement devant le pièges de ce monde puisque notre existence est transitoire. Mieux vaut se consacrer aux vérités célestes.
Ce sont des allégories de la vie humaine, des méditations sur la mort et la fuite du temps qui passe ainsi que sur la corruption de la vie et la fragilité des sens.
Pour en revenir au tableau du Caravage, la "Corbeille de fruits", on sait aujourd'hui que c'est l'une des rares références absolument certaines concernant l'oeuvre du peintre et les examens scientifiques excluent qu'il s'agisse d'un fragment.
Mais comment peut-on l'interpréter ?
La pomme rappelle Eve et le jardin d'Eden, le fruit de l'arbre de la connaissance du bien et du mal et symbole du péché originel.
Le trou de ver, ferment de la vie au seuil de la décomposition, insiste sur la vacuité du monde terrestre et appelle à la rédemption.
La feuille flétrie, à droite, peut aussi représenter le caractère éphémère de la vie.
Le message moralisant de la vanité semble pourtant secondaire.
Cette oeuvre est surprenante non parce qu'elle vise l'illusion ou le trompe-l'oeil, pas plus que pour sa valeur allégorique. Pour bien la comprendre, il nous faut revenir à l'analyse plastique.
En fait, la composition relève d'une conception géométrique soigneusement élaborée.
Située légèrement à gauche, la corbeille obéit à la règle du nombre d'or. De même, la feuille dressée représentée elle aussi sur la gauche est exécutée selon des proportions similaires.
Le fond comme le bord de la table sont réalisés volontairement de manière simple et dépouillée.
L'absence d'ombres portées sur le mur permet de rendre plus présente la nature morte qui ainsi se découpe nettement de l'arrière plan. Ce dernier, qui rappelle un mur passé à la chaux, met en valeur le rendu des différentes matières représentées: les fruits, les feuilles, l'osier.
La lumière rasante n'ajoute pas au réalisme mais souligne les formes, les éléments se dessinent, se découpent, émergent.
Le peintre joue avec les contrastes: contraste des grandes feuilles sombres sur le mur clair, contraste entre une simplification des formes, une facture presque abstraite de certains éléments et un réalisme extrême.
Caravage exclut toute recherche décorative et toute complaisance descriptive. Il se sert de la composition et de la lumière pour épurer et simplifie ainsi la vision des objets.
Berne-Joffroy (1915-2007), auteur de « Le dossier Caravage »(Flammarion 1999), souligne la singularité de sa démarche: "il est beau qu'étant parti d 'une ambition de peintre décoratif visuel, d'une ambition d'illusionniste, Caravage ait d'instinct abouti finalement à l'abstrait".
Sans parler d'abstrait, la simplification de certains éléments comme le fond, la table, la feuille sur la gauche,affirme l'aspect réaliste du reste du tableau.
La corbeille de fruits est considérée aujourd'hui comme l'une des plus belles natures mortes "modernes".
C'est la première oeuvre dans laquelle un objet du quotidien sans valeur allégorique devient le véritable sujet de la peinture et se suffit par son extraordinaire puissance d'exécution.
 
Synthèse de l'analyse - Problématique
Ce qui fait la force de la peinture de Le Caravage, c'est son caractère délibérément allusif et ambigu. On lui a reproché son manque d'imagination et de ne « savoir rien faire que d'après nature... d'ignorer les choses idéales et de rester enchaîné au naturel » (F. Sanelli, G.C. Malvasia). Or, comme nous avons pu le constater en analysant " La corbeille de fruits ", Le Caravage a volontairement négligé certaines zones du tableau afin de centrer l'attention sur l'essentiel. Dans cette même perspective, on peut évoquer Manet ou Félix Féléon (cité par Berne-Joffroy, " le dossier Caravage ") qui recommandait de: " découvrir soi-même, devant telle toile illustre, la partie que le peintre a traité avec amour, le point sexuel de son chef-d'œuvre, et noter à l'entour des régions mornes où son ennui eût mieux fait de ne pas s'attarder ". Le Caravage dirige ainsi le regard sur la partie la plus réaliste du tableau, au point de nous faire oublier les autres éléments. De cette manière, il affirme la réalité avec puissance et sa peinture dans sa globalité n'en a que plus de force.

Une amorce de problématique : comment faire découvrir cette œuvre ?


Ce qui me semble intéressant dans ce tableau, c'est qu'à première vue, il nous apparaît comme la représentation réaliste d'un assemblage aléatoire de fruits dans une corbeille. Puis on se rend compte que la réalité présentée est d'un autre ordre puisqu'elle résulte des choix et des décisions du peintre.
En fait, il oriente notre attention sur la partie la plus réaliste du tableau, une manière d'"affirmer le réel".
Mais le fait d'avoir négligé ainsi certains espaces du tableau donne une grande modernité à cette oeuvre picturale. Il insiste sur le "visible" pour arriver à la peinture.
Aussi, une question se pose : peut-on rendre la réalité encore plus présente ?

La problématique


Comment s'approprier et affirmer la réalité ?
L'utilisation d'un élément concret dans une image peut-il permettre de combler l'écart entre illusion et réalité ?

 

 

Le dispositif  

Sur chacun des grands formats proposés est fixée une feuille d'arbre, en haut à gauche. Les élèves découvrent ce dispositif sur leur table, à leur arrivée en classe.

" Et si l'un des éléments du tableau était réel...? "
 

D'autres éléments sont mis à la disposition des élèves dont des papiers journaux et des magazines.

 



Le type de réalisations possibles

  1. Représentation graphique ou picturale, tentatives de reproduction de l'œuvre analysée au préalable.
  2. Addition de plusieurs modes de représentation, utilisation de plusieurs techniques et collage de matériaux divers.
  3. Collage de matériaux et d'images.


La plupart des élèves vont certainement tenter de représenter une nature morte ou de reproduire le tableau qu'ils viennent de voir.
Il se peut tout de même que certaines réponses ne soient pas la représentation d'une nature morte, que les élèves procèdent de manière à mettre en évidence l'élément concret (la feuille) ou qu'ils cherchent à faire émerger le réel à partir de fragments de la réalité.
 


La verbalisation


Amener les élèves à s'interroger de façon plus précise sur le rapport qu'entretient leur production avec le référent.
  • La question de la représentation et de la ressemblance.
  • La question de la présentation.
  • La question de l'hétérogénéité et de la cohérence.

Questions à soulever lors de la verbalisation

Votre réalisation vous semble t-elle plus proche de la réalité que l'œuvre du Caravage et pourquoi ?

Peut-on affirmer le réel en abandonnant la représentation illusionniste du visible ?

L'appropriation du réel peut-elle se faire sans passer par la représentation ?

 

Les références

 
 

Évaluation

  • Choix de la technique la plus appropriée à la demande.
  • Intention, mise en œuvre et émergence du réel.
  • Cohérence plastique de l'ensemble.
 

 

Information(s) pédagogique(s)

Niveau :
4ème, Cycle 4
Type pédagogique :
préparation pédagogique, leçon
Public visé :
enseignant
Contexte d'usage :
classe
Référence aux programmes :
La représentation ; images, réalité et fiction, la matérialité de l'œuvre, l'objet et l'œuvre