Espace pédagogique

De l'usage clandestin à la transparence : former les élèves à un usage critique et responsable de l’intelligence artificielle générative.

Alexa Steinbrück Betterimagesofai.org creativecommons.org

Comment accompagner des usages de l’IA plus transparents, critiques et responsables en s'appuyant sur le concept universitaire de l'IAgraphie ? En partant des pratiques réelles des élèves, la démarche favorise le développement de l’esprit critique, de l’autonomie informationnelle et de la citoyenneté numérique face aux IA génératives.

 

Transposer l'IAgraphie au lycée : un apport de la recherche universitaire

Les travaux d’Ioana Galleron (2024) consacrés à la transparence des usages de l’intelligence artificielle ont nourri ma réflexion autour de la manière d’intégrer les pratiques réelles des élèves dans les apprentissages.Face au constat que les élèves utilisent massivement et parfois clandestinement les IA génératives, j’ai fait le choix de rompre avec une posture d'interdiction pour privilégier une pédagogie de la transparence. L'objectif était de transposer le concept universitaire d'« IAgraphie » à un public de lycéens. Le choix de débuter par un cours dialogué sur les GAFAM et les biais de l’IAG ou les hallucinations vise à déconstruire le mythe de la machine infaillible et des informations objectives. Il s'agit de créer un choc cognitif : montrer que l'IAG ne « sait » rien, mais qu'elle calcule des probabilités et émet des prédictions plausibles. Ce détour théorique et géopolitique est indispensable pour que les élèvescomprennent pourquoi la citation de l'IA n'est pas une simple contrainte scolaire, mais un acte d’honnêteté intellectuelle et de citoyenneté numérique.



Faire émerger les représentations et les usages

Pour mettre en œuvre cette approche, le principal défi réside dans la posture de l'enseignant. Comment inciter les élèves à verbaliser honnêtement leurs usages sans craindre le jugement ou la sanction ? J'ai opté pour une démarche empirique et inductive : le tableau de remue-méninges individuel. En garantissant une stricte neutralité lors de la restitution, les élèves ont accepté de lever le voile sur leurs pratiques réelles. C'est précisément à ce moment que la distinction fondamentale entre « moteur de recherche » et « moteur de réponse » a pris tout son senspour eux. En voyant s'afficher au tableau la diversité de leurs propres usages, ils ont conscientisé que l'IA agissait comme un collaborateur de projet indifférent à la vérité scientifique. Dès lors, l'introduction de l' «IAgraphie » est devenue une solution logique à un problème qu'ils venaient d'identifier : si l'IA co-construit ma problématique ou mon plan, comment restituer ma part de travail personnel tout en respectant la propriété intellectuelle ?

Cette phase aurait aussi pu être envisagée sous la forme d’une évaluation diagnostique en amont de la séance, pourquoi pas sous la forme d’un questionnaire. Mais je voulais pouvoir observer et écouter les élèves pendant qu’ils remplissaient leur tableau. Les échanges de pratiques entre pairs ont été richeset foisonnants. Cela n’aurait pas été le cas en remplissant un questionnaire individuellement.



Former des utilisateurs autonomes, critiques et responsables face à l’IA

L'analyse des résultats de cette expérimentation par les élèves a démontré que l'IAG ne remplace pas la réflexion personnelle, mais qu'elle peut servir de levier de motivation. En démythifiant l'outil, la séance renforce la responsabilisation et encourage l’esprit critique de l'élève, qui prend conscience qu'il doit impérativement vérifier les informations et croiser les résultats de l'IAG avec des sources documentaires fiables.

Les exemples visuels préparés au préalable ou en cours de séance (hallucinations algorithmiques et biais de représentation sexistes ou racistes) ont marqué les élèves. Par ailleurs, un point d'attention particulier a également été porté sur la protection des données personnelles et sur l'impact environnemental lié aux 
requêtes effectuées sur les chatbots d’IAG, permettant aux élèves de mesurer l'envers du décor technique et écologique de ces outils. Les émissions de carbone liées à l’usage de l’IA sont telles qu’elles doivent faire réfléchir les élèves quant à leurs usages. Lors d’une séance, une élève a d’ailleurs expliqué au reste du groupe pourquoi elle n’utiliserait jamais l’IA, qui était pour elle un désastre écologique. Sa posture engagée et volontaire a créé une saine émulation pendant la séance.

 

De la citation de l’IA à l’élaboration d’une culture commune

Sur le plan des compétences informationnelles, la majorité des élèves a rapidement assimilé le concept d'« IAgraphie » pour formaliser l'usage de l'IAG dans le cadre de leurs recherches. Bien que la frontière exacte entre l'inspiration légitime et le plagiat d'IA demande encore un accompagnement sur le long terme pour le Grand Oral, les élèves ont manifesté un réel enthousiasme à pouvoir verbaliser leurs pratiques de manière transparente et sans culpabilité. La question de l’acceptation de cette « IAgraphie » par tous les enseignants a été posée, mais aucune réponse officielle n’a pu être apportée. En revanche, elle m’a permis de réfléchir à une charte d’usage de l’IA, à mettre en œuvre au sein de l’établissement, à laquelle tous les enseignants seraient favorables.

En conclusion, la plus-value pédagogique de la séance réside dans la capacité des élèves à développer une posture nuancée, évitant tout parti pris dogmatique face à ces technologies qui font évoluer les pratiques informationnelles. En refusant aussi bien la technophobie que la technophilie aveugle, l'élève est ici considéré comme un citoyen actif et éclairé dans sa phase de recherche documentaire.



Bibliographie

  • GALLERON, Ioana. Recommandations pour indiquer l’usage de l’IA dans une publication scientifique. 2024.
  • PERRET, Arthur. L’EMI face aux chatbots. Conférence en ligne dans le cadre du Traam. 17 mars 2026.
  • RÉSEAU CANOPÉ. Les pédagogies actives : placer l'apprenant au cœur de ses apprentissages. 2026.