Espace pédagogique

Ecriture collaborative et stéréotypes de genre - La construction d'une culture critique de l'IA au collège

Anne Fehres and Luke Conroy & AI4Media - BetterimagesofAI.org

Des enseignants - professeurs documentalistes et professeurs de technologie - des académies de Nantes et de Nice se regroupent dans le cadre des Travaux Académiques Mutualisés en Documentation 2025-2026 pour étudier l'apport de l'écriture vikidienne et journalistique, en lien avec l'IA, ainsi que la manière dont l'intelligence artificielle peut reproduire ou renforcer des stéréotypes de genre.

 

Comment l’écriture journalistique ou encyclopédique aide-t-elle les collégiens à comprendre les enjeux citoyens et éthiques de l’intelligence artificielle, notamment les stéréotypes de genre qu’elle peut reproduire ?

 
Des images générées par l'IA du site "Craiyon" suite aux deux prompts suivants :
A gauche : photographie de commissaire de police donnant des consignes à ses agents
A droite : photographie d'aide à domicile se rendant chez une personne âgée



Dans un paysage informationnel en perpétuelle mutation, des enseignants ont mené des expérimentations pédagogiques innovantes autour des IAG en respectant le cadre d'usage des IA, et en amenant des élèves des cycles 3 et 4, à se forger un esprit critique face à l'utilisation de ces IA. Les Intelligences Artificielles Génératives, entrainées à partir d'immenses corpus de données issus d'internet peuvent en effet reproduire certains biais présents dans la société. Ces biais sont liés à la nature des données utilisées pour entraîner les modèles : les contenus disponibles en ligne reflètent des représentations sociales, culturelles et médiatiques parfois stéréotypées ou inégalitaires.

Les IA peuvent ainsi associer plus fréquemment les métiers scientifiques, techniques ou les cadres administratifs à des figures masculines, tandis que les métiers liés aux soins, aux services à la personne, à l'éducation sont davantage associées à des figures féminines. Elles peuvent également reproduire des biais dans les descriptions de comportements ou de compétences : les hommes sont parfois représentés comme plus rationnels, compétents ou leaders, tandis que les femmes sont davantage associées à l'empathie, à l'émotion ou à l'assistance. Ces mécanismes peuvent aussi se manifester dans la génération d'images, de dialogues, de textes, dans lesquels certaines minorités ou catégories de personnes demeurent sous-représentées ou représentées de manière caricaturale.

Les IA génératives peuvent donner l'illusion d'une neutralité ou d'une objectivité alors que leurs réponses sont le produit de probabilités statistiques construites à partir de sources de données "humaines" elles-mêmes biaisées.
Cette question des biais s'inscrit dans un contexte de forte concurrence technologique entre les grandes entreprises, telles que les GAFAM, engagées dans une course à l'innovation autour des IA génératives. La rapidité de déploiement de ces outils et les enjeux économiques majeurs qui les entourent conduisent parfois à privilégier la performance, l'attractivité ou la diffusion massive de modèles plutôt qu'une réflexion approfondie sur les impacts éthiques, sociétaux et environnementaux.

Dans ce contexte, notre équipe inter-académique a voulu mener une réflexion à partir de séances proposées en classe, en collège, articulant intelligences artificielles et pédagogie active, l'objectif étant de permettre aux élèves de comprendre concrètement le fonctionnement de ces outils, leurs limites et leurs effets sur la production de l'information. Grâce à des situations d'expérimentation, d'enquête, de comparaison de réponses générées par rapport à un prompt, ou encore de production collaborative d'écrits, les élèves développent une appropriation critique des usages de l'IA. 
Elles permettent également de dépasser une posture de simple consommateur passif de la technologie pour former des citoyens capables d'analyser les logiques économiques, les biais, les stéréotypes de genre, les enjeux environnementaux et démocratiques liés aux Intelligences Artificielles Génératives.



Composition de l'équipe réflexive :
  • Aurélie Marçais, professeure documentaliste, collège de l'Aubance, Brissac-Quincé, Académie de Nantes
  • Stéphanie Bernier, professeure documentaliste, collège Molière, Beaufort en Vallée, Académie de Nantes
  • Cédric Gamblin, professeur de technologie, collège Henri Wallon, la Seyne sur mer, Académie de Nice
  • Caroline Albertini, professeure documentaliste, collège Henri Wallon, la Seyne sur mer, Académie de Nice.

Au collège Henri Wallon, dans le Var : Une classe de 5e a rédigé sur l'encyclopédie collaborative Vikidia, un article sur l'apprentissage automatique et sur l'apport de l'IA en astrophysique, avec le Directeur du Laboratoire d'Astrophysique de Strasbourg.

Au collège de l'Aubance et au collège Molière, dans le Maine-et-Loire : Lors d'une séance avec des élèves de 4e, regroupés en binômes, deux enseignantes (documentation et lettres) ont demandé d'interroger une IA générative (Crayion) en précisant qu'elles voulaient une photographie d'une personne exerçant un métier en action (métiers tirés au sort inspirés par la grille Genrimage qui date de 2014).

L’objectif était de sensibiliser les élèves à l’importance de maîtriser la rédaction de prompts (définition et pratique), de comprendre le fonctionnement des IA génératives, et surtout d’identifier comment celles-ci peuvent perpétuer les stéréotypes de genre dans les représentations professionnelles.

Le constat fait au niveau des collèges montre une omniprésence des IA dans le quotidien de nos élèves, que ce soit par le biais des moteurs de recommandation, des objets conversationnels, des réseaux sociaux. Il paraît donc nécessaire de développer une véritable littératie des IA à l'école, tout en respectant le cadre des usages, afin d'en comprendre les mécanismes techniques et de renforcer l'esprit critique face à ces outils. Il s’agit de former les élèves, via l’expérimentation, l’analyse et la collaboration, à adopter un regard et une distance critiques face aux réponses de l’IA, souvent perçues à tort comme fiables et pertinentes. 

Ces formations autour des IA génératives doivent, par exemple, permettre aux élèves d'identifier les stéréotypes de genre, les biais sexistes, racistes ou culturels présents dans certaines images ou textes générés automatiquement (les réponses obtenues reflètent souvent le mode de vie étasunien). 

Afin que les élèves s'emparent pleinement des enjeux, nous avons choisi de les amener à traiter les informations recueillies en devenant eux-mêmes des créateurs de savoir. Cela permet de mobiliser la puissance de l'intelligence collective dans toute sa diversité, comme alternative à la génération automatisée et comme rempart contre les biais cognitifs dans leur manipulation du savoir.

À travers des activités d’écritures collaboratives, journalistiques ou encyclopédiques, les élèves apprennent à questionner les contenus produits par les IA, à vérifier les informations, à repérer les représentations stéréotypées et à construire une réflexion citoyenne sur l’égalité, la diversité et la fiabilité de l’information numérique.





 
Bien loin des outils qui font la une des journaux, dans les équipes du Laboratoire d'Astronomie de Strasbourg, les scientifiques conçoivent des systèmes experts "IA" d'apprentissage automatique afin d'orienter leurs recherches.
 

I. Démystifier l'IA : vulgariser pour comprendre

Sur Vikidia, modifier un article impose au contributeur d'expliquer des concepts à un public plus jeune, ce qui l'oblige à approfondir sa propre compréhension du sujet. Il est nécessaire d'abandonner le vocabulaire technique en recherchant des formulations accessibles à un public de cycle 3. Cela a amené les élèves à réfléchir aux algorithmes, aux réseaux neuronaux, en utilisant des métaphores et des exemples simples. La relecture par l'expert scientifique a renforcé le sens de la démarche et la fiabilité de l'article.

Lancer les élèves dans une écriture collaborative autour de l'IA les amène donc à structurer leur pensée, en construisant un plan cohérent, en hiérarchisant et sélectionnant de l'information fiable et adaptée au public ciblé (utilisation de ressources disponibles sur la plateforme de presse numérique CAFEYN), et en travaillant sur la neutralité et la clarté rédactionnelle.
Les élèves font le parallèle entre la vulgarisation (ici scientifique) et la génération par l'IA. On met l'accent sur la fiabilité des sources, l'importance de l'exactitude et le travail intellectuel de synthèse des données. Grâce à la compréhension du fonctionnement algorithmique, ils peuvent analyser les résultats obtenus et percevoir les biais et les aberrations ou hallucinations présents dans les réponses des IAG.

Parallèlement, sur les collèges du Maine et Loire, les travaux ont également permis d’aborder avec les élèves la question des stéréotypes de genre présents dans certaines productions d’IA génératives. En analysant des réponses produites par des agents conversationnels ou des générateurs d’images, du type Crayion, les élèves ont pu observer que certains métiers, rôles sociaux ou qualités étaient fréquemment associés à un genre particulier, à une culture, à un groupe ethnique ou à un pays particulier.

Ces activités de comparaison et d’analyse critique les ont amenés à s’interroger sur l’origine de ces biais, liés aux données d’entraînement issues d’Internet et aux représentations sociales qu’elles véhiculent. La démarche de vulgarisation a ainsi contribué à faire comprendre que les IA ne sont pas neutres et qu’elles reproduisent parfois des inégalités ou des représentations stéréotypées déjà présentes dans les contenus numériques.
Les élèves remarquent, au milieu de résultats intéressants, que certains sont totalement absurdes (par exemple : un avocat devient un fruit dans un tribunal, un policier est un homme avec un uniforme étasunien) et qui répondent pas ou peu à la demande. Ils constatent aussi que les représentations de certains métiers sont très majoritairement assignées à un genre plutôt qu’à un autre.

En tant que médiateurs du savoir, les élèves ont dû travailler sur la notion de co-écriture, sur la confrontation des notions entre pairs. La relecture mutuelle des paragraphes met en avant les passages trop compliqués. Cela favorise non seulement l'amélioration du texte mais également la verbalisation des incompréhensions.
Le médiateur enseignant accompagne les élèves dans une démarche réflexive. Il aide à distinguer ce qui relève d'une simplification nécessaire de ce qui risquerait d'impacter l'exactitude de l'article. Les élèves découvrent ainsi que vulgariser, ne veut pas dire appauvrir un savoir, mais le rendre intelligible sans perdre de sa rigueur.

Au collège Wallon, l'intervention de l'enseignant chercheur enrichit encore cette dynamique. Cette expertise mutualisée donne aux élèves l'expérience concrète d'une écriture publique et collaborative dans un domaine qui force, dans son fonctionnement même, à la rigueur de l'esprit : la méthode scientifique. Ils prennent aussi conscience que publier sur le web implique une responsabilité vis-à-vis des lecteurs et nécessite une attention particulière à la fiabilité des informations, y compris dans le partage des images d'illustration avec la mise en place des licences appropriées en fonction de ce qui a été autorisé par les auteurs et photographes.
Les corrections sont alors perçues comme une étape normale du travail collectif de production des connaissances. Les différentes versions de l'article permettent de rendre visibles les évolutions de pensée des élèves, depuis leurs premières représentations parfois approximatives de l'Intelligence Artificielle jusqu'à une compréhension plus nuancée et structurée.

Ainsi, ces itérations d'un article en ligne font des collégiens des auteurs capables de questionner leurs propres formulations, d'accepter la critique constructive et d'élaborer collectivement un savoir partagé et actualisé. Elle les conduit également à développer une vigilance critique face aux biais et aux stéréotypes de genre susceptibles d’être reproduits ou amplifiés par les Intelligences Artificielles Génératives, mais aussi plus largement, par certains contenus numériques auxquels ils sont exposés.

 

II. L'écriture comme laboratoire d'esprit critique

Au collège Wallon, rédiger un article sur l'IA fait de l'écriture un terrain d'expérimentation pour l'esprit critique. Les élèves apprennent à trier les informations, à se questionner, y compris sur leurs propres usages, à mettre en perspective les différentes données informationnelles. L'écriture devient un outil actif de construction du jugement.

Dès les premières étapes de la rédaction, les élèves sont confrontés à une difficulté majeure : l'abondance et l'hétérogénéité des informations disponibles sur le sujet choisi. Il devient nécessaire d'apprendre à distinguer les contenus fiables de ceux approximatifs et orientés.
Pour expliquer un concept, les élèves doivent croiser différentes sources, reformuler une information de manière neutre et accessible. L'écriture devient un processus de sélection raisonnée de l'information.

Par ailleurs, le sujet même de l'article à rédiger sur l'Intelligence Artificielle permet de découvrir que les technologies numériques ne sont pas impartiales. Les élèves sont amenés à réfléchir aux choix qui se cachent derrière les systèmes algorithmiques. Pourquoi une IA produit-elle certaines réponses plutôt que d'autres ? D'où viennent les données utilisées pour son apprentissage ? Quels biais peuvent apparaître dans ses résultats ? Ces questions conduisent les élèves à dépasser une vision simplifiée de l'IA comme outil facilitateur et totalement objectif.
Ils comprennent que ces systèmes reflètent les données et les choix des humains et des sociétés qui les ont construits et les commercialisent.

Ainsi, la rédaction de ce type d'articles devient un moyen concret d'introduire une réflexion critique sur les enjeux éthiques, sociaux et sociétaux de l'IA.

Écrire un article sur le web implique également de respecter des règles de production du savoir. Les élèves découvrent ou redécouvrent des principes fondamentaux de l'éthique du citoyen numérique, c'est-à-dire le respect du droit d'auteur, l'obligation de citer ses sources, la nécessité de reformuler les informations et de ne pas simplement faire une collecte et des copies de ces dernières.
Dans le cadre d'une écriture collaborative sur Vikidia, cette exigence prend une dimension particulièrement concrète. En effet, chaque paragraphe doit être justifié, chaque information doit être attribuée à une source fiable et chaque définition doit être vulgarisée pour une compréhension par un public ciblé.

L'écriture s'inscrit ainsi dans une démarche de véritable responsabilité intellectuelle et juridique.

Toujours dans ce contexte, les élèves de 4ème des collèges Molière et de l'Aubance qui ont étudié des productions issues des IA génératives mettent en évidence l’existence de biais variés. Les élèves remarquent qu’au milieu de résultats pertinents et intéressants, certains contenus sont totalement « hallucinés » et ne répondent pas ou peu à la demande initiale, révélant ainsi le manque de fiabilité de certaines productions.

Ils observent également que ces outils reproduisent des stéréotypes sociaux, notamment des stéréotypes de genre, en associant certaines professions, compétences ou attitudes à un genre plutôt qu’à un autre. Toutes et tous ont ainsi pu constater que la représentation de certains métiers est très majoritairement assignée à un genre plutôt qu’à un autre.

Cette séance montre que l’IA peut contribuer à perpétuer des stéréotypes de genre et, par conséquent, à maintenir certaines inégalités symboliques et induire des discriminations sexistes ou racistes. Dès lors, en prenant conscience de ces mécanismes, les élèves sont amenés à réfléchir à leurs propres préjugés et aux représentations sociales intériorisées, mais aussi à questionner les barrières qu'ils s'imposent parfois et pourraient limiter leurs choix d’orientation professionnelle.

Ils comprennent enfin que tous les métiers sont juridiquement mixtes et qu’il n’existe aucun métier « réservé aux hommes », « réservé aux femmes » ou réservé à un groupe ethnique en particulier.

Cette pratique sensibilise également les collégiens à la différence entre une production collaborative transparente et les Intelligences Artificielles génératives aux sources opaques.

Dans les deux cas, ce travail amène à des prises de conscience sur le leurre d'infaillibilité des productions IA et les élèves apprennent à valoriser la traçabilité de l'information comme garantie de la fiabilité.

Ils saisissent aussi la valeur de l'expertise commune : la rédaction d'un article dans Vikidia sur l'IA permet aux élèves de comprendre de manière très concrète ce qu'est le "commun numérique". Le choix du thème est, là aussi, toujours significatif : l'IA est un objet technique qui évolue, et qui fait débat jusque dans sa définition.

Les élèves prennent conscience que ces outils IA et la technologie en général évoluent, qu'ils se construisent progressivement au fil des avancées scientifiques, des usages et des débats publics.
Ils constatent aussi que ces messages futuristes peuvent être soumis à des modes, aux pressions marketing de grands groupes de la tech. Or, ceux-ci s'éloignent souvent de la rigueur de la méthode scientifique et de ses définitions précises, ou de l'éthique journalistique et éditoriale qui exige une quête constante de vérité.

Dans les deux cas les élèves observent que renforcer son esprit critique c'est développer un scepticisme sain et une rigueur de la pensée.

Là où les IA favorisent la paresse intellectuelle, la rigueur et le travail collaboratif permettent, eux, de créer et de partager un savoir de qualité.

De plus, l'encyclopédie Vikidia offre un espace où la connaissance sur l'IA est continuellement mise à jour. Les élèves constatent que leur propre article s'inscrit dans un ensemble plus large de contributions. Cela montre que cette production de savoir est collective et distribuée.

Sur un site collaboratif, ils expérimentent directement cette logique : leurs textes ne sont pas définitifs, ils peuvent être repris par d'autres contributeurs qui vont clarifier une définition, corriger une imprécision ou ajouter une avancée récente du domaine. Cette réécriture permanente leur fait comprendre que le savoir numérique fonctionne comme un système évolutif, particulièrement visible sur un sujet aussi dynamique et chargé que l'Intelligence Artificielle. Ceci renforce encore la valeur de l'expertise commune et de la temporalité.

Sur le sujet des données d'entraînement et les sources d'information, que ce soit en l'illustrant avec les biais informationnels ou les stéréotypes de genre, les élèves prennent conscience que les productions des IA génératives véhiculent des représentations fausses et biaisées, qui peuvent ensuite être reproduites ou diffusées si l’on ne les interroge pas de manière critique.

L’écriture collaborative est un moyen de les déconstruire, en confrontant les points de vue, en vérifiant les informations et en veillant à une formulation la plus neutre et inclusive possible.
Ainsi, la production de savoir commun et la réflexion collaborative deviennent des alternatives, des réponses : de réelles clés d’éducation à l’égalité et à l’esprit critique face aux mensonges habilement formulés de machines sophistiquées.

 

III. Une expérience de citoyenneté numérique et collaborative

Nos participations à ce projet constituent de véritables expériences de citoyenneté numérique, dans laquelle les élèves deviennent des acteurs engagés dans la réflexion, dans la production et le partage.

Ainsi, publier un article sur Vikidia susceptible d'être consulté par des milliers de jeunes lecteurs donne un sens concret aux apprentissages. Les élèves écrivent pour un public ciblé, ce qui renforce leur implication, leur sens des responsabilités et leur attention à la qualité des contenus diffusés.
Cette mise en situation favorise un apprentissage induit particulièrement riche : en agissant, en expérimentant et en interagissant avec les autres, les élèves développent progressivement des compétences qu'ils réinvestissent de manière autonome.
Les élèves découvrent que la production de contenu en ligne n'est pas une démarche isolée, mais un processus de négociation et de co-écriture. Pour structurer cette production, au collège Henri Wallon, le projet a intégré le parrainage d'un astrophysicien expert en recherche IA dont la contribution est double :
  • Il accompagne le processus d'écriture en aidant notamment à traduire des concepts sur la recherche astronomique et sur l'apprentissage machine en un langage accessible pour un public de cycle 3, au plus près des faits scientifiques.
  • Il valide les sources et les contenus en mettant naturellement en avant la valeur la méthode scientifique et en apprenant aux élèves, empiriquement et par l'exemple, à travailler à partir de sources fiables, à croiser les informations et à traquer les approximations.

Cette collaboration offre aux élèves une ouverture sur les coulisses de la recherche contemporaine. L'astrophysicien partage la réalité de son métier et montre la vraie place de l'apprentissage machine dans le domaine scientifique. Il illustre comment la recherche moderne s'appuie elle-même sur le travail collaboratif international et comment l'IA qu'il utilise est un outil expert bien différent et utile pour le traitement des données astronomiques, la détection ou encore la simulation de modèles d'univers. Dans ses travaux récents, avec son équipe il explique comment l'apprentissage machine a aidé l'analyse d'un million d'images issues du télescope spatial Euclid. Cette analyse, supervisée par des experts, a permis de montrer que les fusions de galaxies favorisaient l'allumage des trous noirs supermassifs, confirmant ainsi l'hypothèse sur l'origine de l'allumage de ces noyaux actifs. Bien loin des outils IA grand public, il montre qu'un usage du numérique est un outil scientifique majeur et depuis longtemps.

En observant comment un chercheur utilise l'IA, les élèves s'approprient par mimétisme une posture plus réaliste face à la technologie.

Cette même mise en perspective est également menée sur les biais cognitifs induits par les IA génératives. Les élèves constatent que ces outils peuvent renforcer certains automatismes de pensée, en proposant des réponses qui semblent cohérentes ou évidentes, mais qui reposent en réalité sur des associations statistiques issues de leurs données d’entraînement. Ils prennent conscience de phénomènes tels que le biais de confirmation, qui consiste à privilégier les informations allant dans le sens d’une idée préexistante, ou encore l’effet d’autorité, qui conduit à accorder une confiance excessive à des réponses formulées de manière fluide et assurée par l’IA.

Nos travaux leur permettent ainsi de comprendre que l’usage des IA génératives ne mobilise pas uniquement des compétences techniques, mais aussi une vigilance intellectuelle constante face aux mécanismes cognitifs que ces outils peuvent activer ou renforcer, quel que soit le domaine étudié.

Ensemble, nous valorisons ainsi les compétences psycho-sociales telles que la coopération, l'écoute, l'argumentation, l'empathie ou encore la capacité à prendre des décisions collectivement. A travers le travail sur le wiki, les élèves apprennent à négocier les modifications de texte et à respecter les contributions dans le respect de chacun. Cette dynamique s'inscrit dans une logique adjacente au thème traité, à savoir l'apprentissage automatique et l'intelligence. Cela permet également d'aborder des notions d'apprentissage, de réflexion, de valeurs humaines et de souligner l'abus de ce champ lexical du savoir par l'IA.

La pertinence des productions est encouragée et valorisée par les retours des pairs, des enseignants, de l'astrophysicien et de la communauté collaborative dans le cas de Vikidia. Les élèves ajustent progressivement leurs pratiques grâce aux feedbacks reçus, ce qui renforce l'acquisition d'une posture adaptée à des usages numériques responsables et favorise coopération, engagement, entraide. Un "apprentissage par renforcement" où l'humain reste au centre des préoccupations.

Nos travaux contribuent enfin à faire évoluer le rapport des élèves aux outils numériques et à l'intelligence artificielle. En expérimentant un usage de l'IA encadré par l'expertise dans leur propre usage scolaire, ils cessent d'être de simples consommateurs passifs d'outils technologiques. Ils prennent du recul.

Ils deviennent capables d'en comprendre les rouages, les limites, notamment le risque d'hallucinations, de biais informationnels, mais aussi de biais cognitifs induits par les IA génératives, tels que la tendance à valider trop rapidement une réponse formulée de manière convaincante ou à ancrer certaines définitions sociales ou scientifiques obsolètes et fausses proposées par l’outil.

On touche ainsi des enjeux éthiques forts, comme la reproduction possible de stéréotypes de genre dans les productions générées par ces systèmes qui contribuent ainsi à "normaliser" des représentations sociales inégalitaires si elles ne sont pas questionnées, ou encore à favoriser la production en masse de non-sens scientifique et de désinformation.

En se questionnant, en produisant et partageant du savoir qui s'appuie toujours sur l'expertise et la collaboration, les élèves développent une posture réflexive et critique face au numérique. Une transformation qui participe à la construction d'une véritable posture citoyenne : Ils apprennent à utiliser les technologies de manière éclairée et responsable, tout en développant une approche collaborative. Ainsi, ils deviennent, à leur échelle, des acteurs et des médiateurs du savoir et des valeurs humaines.



Conclusion

L’expérimentation menée par notre équipe inter-académique (Nantes, Nice) au cours de l’année 2025-2026 démontre que face à l'omniprésence des Intelligences Artificielles génératives, l’école a un rôle essentiel à jouer.

En croisant l'expertise complémentaire des professeurs documentalistes et des professeurs de technologie, ce projet a su placer l'Intelligence Artificielle au cœur d'une pédagogie active, réussissant ainsi le pari de transformer des collégiens consommateurs en véritables acteurs et médiateurs de savoirs, qu'ils soient scientifiques ou sociaux.
C'est précisément par l'action, l'enquête, l'expérimentation et par la valorisation de l'expertise et du regard humain que les enseignants ont guidé les élèves de cycle 3 et 4 vers une analyse critique et distanciée de ces outils.

Le bilan de ces travaux met en lumière trois apports fondamentaux de cette démarche active et partenariale :
  • La démystification par la vulgarisation et l'initiation à la recherche : Grâce au cadre méthodologique posé par les enseignants, les élèves sont devenus acteurs de l'écriture collaborative sur Vikidia. L'intégration et le parrainage d'un chercheur spécialiste (directeur de laboratoire d'astrophysique) ont été déterminants : cette collaboration a ouvert aux élèves les coulisses de la recherche contemporaine, leur montrant comment la science utilise l'apprentissage machine pour le traitement des données. En traduisant des concepts complexes sous le regard de l'expert, ils s'approprient la rigueur de la démarche scientifique dans leur manipulation de l'information.
  • Le dévoilement des biais par l'expérimentation concrète : À travers des séances ciblées de manipulation directe (notamment via le générateur d'images Crayion), les professeurs ont permis aux élèves de se confronter à la réalité des stéréotypes de genre véhiculés par l'IA. Cette mise en situation d'enquête a agi comme un puissant levier éthique : en constatant par eux-mêmes l'assignation sexiste de certains métiers, les collégiens ont pu déconstruire leurs propres représentations et préjugés liés à l'orientation, tout en comprenant que la technologie est toujours le reflet de choix humains même obfusqués. Cette démarche participe directement, une fois encore, à la formation d’un citoyen numérique éclairé.
  • La vigilance cognitive ancrée dans la coopération et la validation : En concevant l'écriture comme un laboratoire social, les enseignants ont fait expérimenter concrètement la notion de "communs numériques". Le travail en binôme et la confrontation des points de vue ont conduit les élèves à vérifier leurs sources et à reconnaître la valeur de l’expertise, leur permettant ainsi de repérer les approximations et à déjouer les fausses informations. Ils ont ainsi développé une vigilance renforcée face aux nombreux pièges de l'IA : hallucinations, biais de confirmation ou encore effets d'autorité, renforcés par des réponses formulées avec assurance et une apparente facilité.
En définitive, ce projet TraAM montre qu’une littératie de l’IA efficace repose sur une pédagogie active, portée par des enseignants de différentes disciplines, formés et ancrés dans les réalités du terrain. Elle gagne également à être enrichie par des collaborations étroites avec le monde de la recherche et des sciences sociales.
En devenant producteurs de connaissances transparentes, validées et inclusives, les adolescents posent les bases d'une citoyenneté numérique humaine, capable de défendre l'égalité, la diversité et la fiabilité de l'information de demain.

 

Lien vers nos scénarios pédagogiques TraAM



Bibliographie

  • J’intègre l’IA générative dans mes enseignements, Sébastien Seguin, Paris, Dunod, coll. La Boîte à outils du professeur, 2025.
  • J’enseigne avec l’IA ! : Guide pratique de l’IA au service de l’enseignant et de l’élève, Mickaël Bertrand, Paris, Vuibert, 2025.
  • Vieletespace.fr, Évrard-Ouicem Eljaouhari, Quand les galaxies fusionnent, les trous noirs s’éveillent. [en ligne] Publié le 11/12/2025 , modifié le 28/01/2026
  • Smart Until It's Dumb: Why artificial intelligence keeps making epic mistakes (and why the AI bubble will burst), Emmanuel Maggior PhD, Applied Maths Ltd, 2023
  • Empire of AI : Inside the reckless race for total domination, Karen Hao, Penguin, 2025
  • Roy, Didier / Oudeyer, Pierre-Yves / Latron, Clémentine. C'est (pas) moi, c'est l'IA. Nathan, 2024. 1 vol. (127 p.) ; ill. en coul. ; 21 cm. ISBN 978-2-09-503543-3
  • Derquenne, Audrey / Lesage, Marie-Lou. Et toi, tu veux faire quoi plus tard ? : le guide des métiers qui lutte contre les stéréotypes de genre. Albin Michel, 2025. 1 volume (271 pages) ; illustré en couleur, couverture illustrée en couleur ; 23 cm. ISBN 978-2-226-49629-4


Sitographie